Derrière nos masques, derrières nos écrans

Le monde réel dont nous devons nous protéger en portant des masques ou en restant bien confinés dans nos intérieurs a laissé place, en toute légitimité et sécurité, à un autre extérieur : le monde virtuel. Déjà très présent dans nos vies avant la pandémie, il existe aujourd’hui au sein de tous nos foyers. Pour la première fois, le monde virtuel est plus peuplé et plus investi que le monde extérieur, le monde réel. Nous y sommes tous, sur cette terre étrangère, sur cette nouvelle planète safe, où nous pouvons communiquer avec l’autre sans porter de masque, sans angoisse de contamination. Dans ce nouveau monde, nous pouvons tout faire, en toute liberté : travailler, étudier, faire les courses, faire du sport, des loisirs, chanter, danser, faire une chorale, cuisiner,
jouer, prendre l’apéritif, se rencontrer, avoir des rapports sexuels en ligne, jouer, aller au cinéma, visiter des musées, et encore et encore tant et tant. Dans un monde totalement sécurisant mais où plus aucune de nos données n’est sécurisée.

Nous nous promenons absolument partout, en toute liberté de lieux et de temps, à l’infini. Nul besoin d’autorisation de sortie ni de respect kilométrique pour rencontrer l’autre ou se distraire. Tout cela dans une totale inertie. Installés confortablement dans notre salon, vautrés dans nos canapés ou blottis au fond de nos lits, nous sommes hyperconnectés. Nous nous promenons, oui, sur une planète sans limites et apparement, comme cela, sans danger. C’est sans compter Big Brother de l’autre coté qui attrape tout de nos clics, qui dissèque tout de nos connections pour mieux nous tenter et nous attraper encore et encore.

Quel terrible dilemme que celui là : un monde virtuel qui vient nous tenir tous en lien les uns avec les autres, qui nous offre les possibilités de maintenir une vie presque normale, presque comme avant et d’un autre côté, une réalité virtuelle qui nous engloutit, telle le chant des sirènes. Mais qui a envie, dans une telle situation d’isolement de se faire attacher au mât ? Nous ne sommes pas tous égaux dans la relation que nous entretenons aux écrans. Entre besoin, distraction et dépendance, chacun son utilisation. Les parents se sentent coupables ou inquiets du temps que
leurs enfants, leurs adolescents passent devant les écrans. Au-delà des cours en visio, le temps de jeux, à regarder des séries, à naviguer sur les réseaux sociaux s’est considérablement allongé. En même temps, il faut bien passer le temps puisqu’il est impossible de sortir. Les parents ont besoin de se réserver du temps pour le télétravail, pour parler avec leurs amis, pour être tranquille et au calme aussi. Les écrans sont là, à la rescousse, de parfaites nounous pour les petits, des compagnies pour les plus grands. Nous faisons chacun de notre mieux, dans une situation exceptionnelle. Sans aller jusqu’au sans limite totale, ne culpabilisons pas non plus de ne pas toujours savoir mettre les limites. Il sera temps de remettre de l’ordre dans nos vies et règles éducatives lorsque nous regagnerons l’extérieur. Les enfants retrouveront avec joie leur trottinette, vélo et bandes d’amis. Pour ceux dont la dépendance persévère après le confinement, elle est alors indicative d’une problématique, d’une souffrance, d’un manque que les écrans ont révélé et non créée.

Nous vivons finalement masqués en permanence. Dehors avec nos masques et dedans devant nos écrans. Depuis des années, nous vivons, pensons, faisons virtuel. Sans plus vraiment regarder la réalité. Nous visitons en faisant des photos, nos soirées entre amis sont filmées, tous nos moments sont capturés, tout cela pour enrichir nos réseaux sociaux ou finir dans nos fichiers d’ordinateur. Nous aimons le virtuel, nous avons voulu du virtuel. Nous en avons eu et maintenant plus que jamais. L’ironie de tout cela est que c’est par le virtuel «obligé » et imposé que l’on va retrouver le gout de la réalité et le plaisir de s’y promener à nouveau.

« Chacun de nous accepte la réalité du monde auquel il est confronté »

Truman (The Truman Show)

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