Voyeur, voir ailleurs

La situation forcée de notre enfermement vient appuyer, parfois révéler, des comportements voyeurs, comme un vieux fantasme de regarder sans être vu ce qui se passe dans l’intimité des autres. C’est l’oeil dans le trou de la serrure, voir et savoir ce que l’on ne devrait pas.

Cloitrés dans nos quatre murs que nous connaissons bien forcément par coeur depuis que nous les avons nettoyé, décapé, trié de fond en comble, notre curiosité n’est plus stimulée. Notre vie sans grande actualité ne laisse non plus pas beaucoup d’éléments pour imaginer, fantasmer ou se projeter. C’est bien pour cette raison que tout ce qui arrive de l’extérieur va alors attirer notre oeil et notre oreille aussi. Comme un besoin d’excitation et de stimulation, fonction même du voyeurisme dans sa définition de base.

Les médias le savent bien et nous attirent 24 heures sur 24, nous informant certes mais aussi en attisant notre attention par des titres chocs, des chiffres dont on ne sait plus s’il s’agit de décès, de malades, de personnes, en France, en Italie, aux Etats-Unis, des centaines, des milliers, des millions et nous, sidérées devant notre écran de télévision ou avec notre oreille collée à la radio, à saisir, à attraper le moindre élément de ce qui se passe dehors.

Notre voyeurisme est utilisé pour nous capter, nous immobiliser encore davantage (et oui, c’est possible) devant une information souvent plus indécente dans sa mise en scène qu’instructive. Nous pouvons passer des heures ainsi à regarder au-delà de ce qui nous est utile, simplement au cas où il se passerait quelque chose mais aussi parce qu’il est difficile de détacher son regard, son attention de cette seule ouverture qui non seulement nous est permise et nous relie à l’extérieur mais aussi qui nous aère de notre vie aujourd’hui réduite.

Difficile de détourner le regard pour le porter essentiellement sur soi, sur l’image arrêtée de sa vie, avec ses constats, qu’ils soient positifs ou négatifs. Pourtant; ô combien il est important pour notre bon équilibre psychique de ne garder que l’information nécessaire et de convertir ce voyeurisme en introspection.

Pour positiver ce sur quoi nous avons la possibilité d’amélioration, c’est-à-dire nous-mêmes et notre bien-être psychologique. S’il y a un autre domaine où notre voyeurisme est exacerbé, c’est bien celui des écrans. Les réseaux sociaux nous ouvrent des fenêtres sur des multitudes de vies. Pas besoin de textes, essentiellement des images qui défilent, à l’infini. Des images que nous subissons plutôt que des phrases, des paragraphes qui nous font eux réfléchir. Des images qui montrent des supers mamans qui proposent un atelier extraordinaire chaque jour à leur enfant, faisant culpabiliser et pleurer la simple (et néanmoins bonne) mère dépassée entre son
télétravail et la maison en désordre. Des images de femmes faisant plusieurs heures de fitness par jour, avec un sourire épanoui.

Des contenus pornographiques qui au final dépriment plus qu’ils stimulent une libido en berne chez beaucoup. Des maisons de rêve avec des jardins magnifiques, des piscines. Une véritable et désolante compétition narcissique ! Autant d’images que nous recevons avec passivité, prostrés devant nos écrans. De vies par procuration pour nous distraire de la nôtre, nous en éloigner parfois aussi.

La vie sur les écrans, un autre monde que nous pouvons pénétrer, épier sans être vu ni connu et qui nous procure une stimulation, mais pas seulement. Beaucoup de complexes aussi car là aussi ce qui nous est donné à voir n’est pas la réalité. Tout est conçu pour répondre à ce fantasme voyeur qui est le nôtre. Mais à voyeur, voyeur et demi car nous savons bien que nous sommes vus autant que nous voyons : « big brother is watching you ».

On ne nous donne à voir finalement que ce que nous voulons voir, fort de nos données et de nos visionnages. Les réseaux sociaux ont de vraies et utiles fonctions, celles de nous garder en contact les uns avec les autres, de communiquer, de nous inspirer aussi. Un peu de plaisir bien sûr à savoir ce que deviennent certaines personnes sans avoir besoin de reprendre contact. La curiosité n’est pas qu’un vilain défaut ! De plus, il reste nos fenêtres ! Celles qui donnent chez nos voisins. Celles où le soir, lorsqu’elles sont éclairées, des scènes se jouent devant nos yeux. Regarder la vie des autres. Regarder vivre les autres.

Avec la douceur du printemps, les fenêtres s’ouvrent, des conversations s’échappent. Des conversations amoureuses, érotiques. Des disputes. Des conversations avec des amis, avec la banque, avec son patron, avec sa famille, avec son psy. Les rues sont devenues silencieuses, les bruits de moteur sont rares alors tout devient plus perceptible.

Tiens, c’est l’heure où le voisin prend sa douche, celle où la voisine fait du sport, où celui d’en haut fait ses exercices de diction. Un voyeurisme qui s’impose à nous par la force des choses. Nous regardons, nous écoutons des gens comme nous. Cela nous amuse, nous distrait, nous intéresse un peu, donne des repères et même parfois quelques évènements à nos journées. Cela nous rassure aussi d’entendre qu’il y a de la vie, là, juste à côté de nous.

Les oiseaux chantent pour nous, joyeusement en solo, en choeur avec coeur. Un récital donné sur la scène de la nature que nous écoutons depuis nos fauteuils. Comme c’est beau et bon ! Ouvrons nos fenêtres alors… oui, mais lesquelles ? Celles de notre maison ? Celles de nos ordinateurs? Et pourquoi pas aussi celles de nos coeurs ? On peut tout à fait montrer et déclarer sans exhiber. Pour permettre à nos proches de voir, de savoir, combien nous les aimons, combien ils comptent pour nous, combien ils sont essentiels.

« Quand on se sent voyeur, c’est qu’on n’est pas assez proche des gens »

Jean-Louis Courtinat

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *