Du temps volé, du temps gagné

Article à quatre mains, avec Roxanne Poirson, Psychologue clinicienne Psychothérapeute

Notre enfermement est supposé, à l’écoute de notre gouvernement, être limité par une date de début de confinement, ainsi qu’une date de fin. Cette dernière n’est pourtant jamais dite, car ni les ministres, ni les médecins, partout dans le monde, ne peuvent encore déterminer ce qui va nous permettre d’atteindre un niveau de sécurité sanitaire satisfaisant. Nous ne pouvons pas maîtriser notre temps et c’est l’une des plus grandes frustrations de cette pandémie, une frustration qui pourtant, existe de tout temps ; nous avions simplement, dans nos sociétés modernes, acquis l’illusion de pouvoir maitriser de bout en bout la temporalité de notre vie.

Aujourd’hui, nous tentons donc de réapprendre à investir le présent sans savoir quand commence le futur. Lorsque nous commençons à envisager le confinement comme une période qui pourrait durer plus de quelques semaines, sans pour autant avoir une date de fin, l’angoisse monte : quand va-t-on retrouver une vie « normale »? Quand va t-on retrouver sa vie à soi? Celle que l’injonction de confinement a mis en « arrêt sur image ». Nous plongeant tout d’abord dans une sidération, puis peu à peu, avec ce temps qui s’écoule, dans une observation de nous mêmes, des situations familiales, affectives, professionnelles etc dans lesquelles nous nous trouvions. Un arrêt de notre temps comme un temps suspendu qui nous fait nous regarder, nous et nos vies, sous toutes les coutures. Une sorte d’état des lieux pour nous qui sommes fixés dans notre lieu.

Sans limites ni repères de temps, nous nous réveillons chaque matin dans un espace-temps identique. Un peu comme Bill Murray dans le film « un jour sans fin » , qui chaque matin, à son lever, voit se répéter le jour de la marmotte et se retrouve condamné à revivre indéfiniment la même journée. Passé la stupéfaction puis la désolation, il entreprend chaque jour d’y apporter une nouveauté. Puis de petite nouveauté en petite nouveauté, il réussit à transformer ce jour figé en un autre jour. C’est ainsi que nous
sortirons de cette expérience de confinement avec l’enseignement que les jours se suivent et peuvent ne pas se ressembler. Que l’inertie dans nos vies provient souvent plus de nos injonctions intérieures que de celles de l’extérieur.

Nous pouvons avoir la sensation que l’on nous vole des semaines entières de notre vie : des journées ensoleillées à se prélasser en terrasse, des promenades nocturnes arrosées, des piques- niques dans l’herbe, des parties de cache cache enfantines Pourtant, si nous étions malades, ne serait-ce pas là le vrai risque, le vrai vol de notre vie? La peur d’être atteint d’une pathologie lourde, nous coupant littéralement le souffle, devrait nous amener à comprendre que ce confinement ne constitue pas un vol, au contraire: il préserve notre vie. L’objectif n’est-il pas de rester vivant dans le confinement plutôt que de succomber à l’étouffement?

Une vie confinée certes, mais une vie qui est aussi la promesse qu’on peut s’autoriser à rêver l’après. La possibilité aussi, pour ne pas dire la légitimité de laisser son désir cheminer et d’oser découvrir, sans peur, ce qu’il deviendra ou ce qu’il en restera à la sortie. Un temps pour résoudre les situations qui nous apparaissent telles qu’elles le sont vraiment et non comme nous pensions qu’elles étaient ou que nous souhaiterions qu’elles soient. Laissons rentrer de nouveau l’imagination dans nos vies saturées de
modèles à penser, d’images et d’hyperactivité. Cette imagination nous permet de voir le temps potentiellement gagné sur la vie, un temps prochain d’épanouissement, de projets, de rêves.

Nous n’avons plus l’excuse de pouvoir dire, à nous, aux autres aussi d’ailleurs, que nous n’avons pas le temps. Peut être allons-nous nous mettre vraiment, enfin, à penser ? C’est donc là que nous sommes invités à écrire, et pourquoi pas dessiner avec les enfants, les différents projets que l’on a envie de mettre en place lorsque notre quotidien se libèrera. Peut-être que nous n’aurons pas encore tout-à-fait la liberté de voyager exactement comme avant, cet avant d’ailleurs auquel il est essentiel de renoncer, car nous ne pourrons pas retrouver exactement la même vie alors que notre planète entière traverse une telle épreuve. À nous de réaménager nos pensées de façon à ce qu’elles soient capables de produire des envies, des désirs, qui ne dépendent pas d’un total contrôle du futur. Avec l’objectif du ici et maintenant, avec le regard là-bas.

Rêver à parcourir les routes avec notre famille laisse suffisamment de place à la suite pour modeler le lieu de ce voyage, ainsi que le mode de transport. Saliver à l’idée de manger indien ne nous dit pas si notre restaurant préféré devra forcément réouvrir mais nous invite à donner rendez-vous à des saveurs que l’on saura retrouver même si ce n’est pas en l’exact même lieu. Se promettre de privilégier les temps de partage, les relations, l’écoute des affects des autres ne nous condamne pas à attendre la possibilité de toucher ou voir nos proches dans l’immédiat. Ce sont autant de rêves qui nous permettent de nous projeter dans l’incertain, car seul notre désir peut se targuer d’être concret.

« La vérité de demain se nourrit de l’erreur d’hier. »

Antoine de Saint-Exupéry

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